
Deux années se sont écoulées depuis la disparition du Grand Dragon dans les flots tumultueux des océans imaginaires. Comme tous les deux ans à l’approche de l’équinoxe d’automne, venguins et brasiards de la croisée des mondes se retrouvent à Merravilla, la maison mère, pour célébrer leurs victoires passées et attendre ensemble la venue du Grand Dragon.
Cette année là pourtant, les liens fragiles qui furent tissés entre les ambassades des deux peuples se délitaient sous les pressions économiques des marchands d’exotisme culturel combinées à la tendance naturelle de ces deux peuplades à la discorde mutuelle.
Depuis des temps immémoriaux, il est chose universelle que venguins et brasiards se disputent la première place dans à peu près tous les domaines dans lesquels une compétition est imaginable, même dans les arts les plus ingénus ou les plus sacrés, et leur rivalité est telle qu’ils se lancent dans des compétitions notoirement originales, mais également parfois insolemment grotesques ou immodérément dangereuses.
Ainsi depuis quelques temps (variables selon les facettes des mondes), une idée audacieuse quoique sournoisement implantée par d’obscurs et influents groupuscules, a germé au sein d’une partie des peuplades d’ocre et d’azur : puisque le Grand Dragon ne saurait les départager, c’est à eux de s’assurer une bonne fois pour toutes qui des venguins ou des brasiards sont les plus puissants et les plus à même de dominer les mondes aux mille visages. Pour ce faire, ils ont décidé de s’attaquer au Grand Dragon lui-même ; et le peuple de ceux qui réussiront à l’occire sera décrété infiniment et définitivement supérieur au peuple perdant.
Et si la majorité d’entre eux reste très relativement alliée après la défaite de l’Outre-spectre, venguins et brasiards sont néanmoins devenus rétifs à l’égard des préceptes que le Grand Dragon leur avait enseignés. La perspective même de le voir terrassé une bonne fois pour toute, ne leur semble plus idée aussi sacrilège qu’auparavant, bien au contraire.
En effet, depuis qu’il a dévoré l’outre-spectre, le Dragon des flots coruscants semble avoir à nouveau disparu des contrées féériques. Contrairement à ce qu’il avait pourtant promis, l’Arc-en-ciel n’est pas revenu miroiter dans les cieux des mondes imaginaires, et les contrées englouties dans la traîne de l’outre-spectre n’ont point refait surface : à leur place s’étendent de vastes marais lugubres et nauséabonds peuplés d’êtres glutineux et rampants, propres à susciter l’horreur chez tout esthète conventionnel.
Finalement et comme si cela ne suffisait point, nul sorcier, nul chaman, nul oracle ou nul prêtre n’a plus réussi à lire les signes squameux du Grand Dragon, ni à trouver la trace la plus insignifiante de sa présence au sein des univers fabuleux, sans que cette disparition puisse être expliquée par une menace tangible. Aussi, à force d’invoquer sa magie sans plus jamais recevoir ni réponse, ni miracle, les peuplades des mondes Imaginaires finirent par le désacraliser et le remplacer par d’autres idoles, d’autres esprits, d’autres philosophies ou d’autres dieux qui répondaient, eux, à leurs attentes, à leur questionnement et à leur soif de miracles.
Le Grand Dragon lui-même devint peu à peu objet de convoitise ou origine du malheur, et les enfants de sa race commencèrent à être chassés, d’abord avec crainte et réticence. Peu à peu pourtant, la chasse au dragon devint une habitude des uns et des autres, un défi sacré et glorifiant qui attestait de la bravoure des participants, et enrichissait les royaumes des trésors de la bête et de ses cornes, ses organes ou ses écailles que l’on vendait à prix d’or dans les marchés.
Ainsi les sages brasiards, enflammés par les auspices paradisiaques de leur nouvelle croyance, enjoignaient-ils leurs ouailles à exterminer l’engeance destructrice porteuse du malheur du monde et héritière de la perfidie du Grand Dragon. Ainsi les preux venguins ne se lassaient-ils plus de défier la mort et ses terribles reptiles, dont les ramures, les crocs et les serres faisaient des armes ou des bijoux du meilleur aloi, et dont la poudre d’écailles opalescentes servait à la composition d’onguents très prisés chez les dames ou les jouvenceaux en mal de conquêtes. Alors, pendant des âges aussi fluctuants que les mondes, des siècles là-bas ou quelques années ici-bas, les dragons furent chassés sans relâche, jusqu’à ce qu’ils périssent tous ou presque, jusqu’à ce que les plus anciens et les plus terribles d’entre eux se protègent de leurs propres nuées, devenus aussi insaisissables que des flammes liquéfiées.
Les plus modestes chapelles brasiardes possédaient leurs reliques draconiques, et dans les temples opulents ou les musées renommés, l’on sculptait des autels, des pyrées, des gargouilles ou des alcôves dans la dépouille cyanosée des reptiles abattus.
Dans les vastes halls des agapes venguines, l’on pouvait admirer sur les trônes ou sur les murs les serricornes entrelacées, les griffes polies ou les crânes alanguis des géants terrassés. Dans les fioles brasiardes ou sur les poitrines venguines, les pierreries rutilantes des yeux reptiliens achevaient leur existence miroitante en trophées à nuls autres pareils.
Et puis, lorsque les dragons devinrent introuvables, venguins et brasiards – chacun selon leurs rites et leurs techniques – s’en prirent ensemble mais jamais de concert aux reptiles d’envergure plus modeste, aux chimères redoutables et plus généralement aux bêtes monstrueuses et cauchemardesques, que l’on disait être héritières du Dragon.
Ces créatures, que l’on nomma par la suite « l’engeance hideuse », habitaient généralement vers les marais chaotiques et fangeux aux horizons d’un vert lugubre, jonchés de ruines mélancoliques, vestiges épars des mondes dévorés par l’Outrespectre. Telles des spectres elles-mêmes, les créatures erraient dans ces marécages comme des âmes désoeuvrées surplombant les piliers brisés ou les balustrades décomposées qui tachetaient les brumes verdâtres d’entrelacs de pierres défigurées. L’engeance hideuse fuyait naturellement les autres créatures de la Faërie, mais lorsqu’elle était acculée, une créature monstrueuse se montrait généralement cruelle et avide de sang.
Les combats devenaient d’ailleurs de plus en plus âpres, car les bêtes avaient fini par s’allier quand elles ne s’entredévoraient pas, et l’on raconte qu’elles bénéficiaient parfois de l’aide d’espions venguins ou brasiards, des personnages inquiétants et difformes qui portaient en eux la marque du Dragon et qui auraient même réussi à infiltrer la très prestigieuse école du Dragonnier dont les enseignements ne s’orientaient pas assez sur la chasse au Dragon. On identifiait pourtant mal les traîtres, mais par précaution, tout individu d’aspect menaçant et suspecté de scélératesse était jugé selon les lois plus ou moins charitables de son royaume et de son clan.
En définitive, c’est l’âme remplie de gestes héroïques et de légendes épiques que venguins et brasiards se retrouvèrent pour la troisième fois à Merravilla, à la croisée des mondes et des réalités, persuadés d’y retrouver la trace du Grand Dragon, et animés du désir de pourfendre le Forgeur des rêves insensés, source de toutes convoitises et à n’en point douter le Ciseleur des illusions et du malheur.
Second brimas de l’air des Grands Ducs,

