La légende, première partie : A Merville en ce temps là…

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Les Causeries de Merravilla

Les Causeries de Merravilla
Où l’on rattache la légende aux lieux qui l’ont vu naître...

Les habitants de Merravilla (ancien nom de Merville), brasiards et venguins confondus, nous ont fait dire par crieur qu’ils ont tous reçus ce mystérieux parchemin dans leurs boîtes aux lettres... Qui sait, peut-être devriez-vous le lire aussi, ne serait-ce que pour mieux les comprendre ? (NDLR : le PDF ci-contre contient le texte ci-dessous, avec une mise en page adaptée au support papier et une harangue introductive de Sir Oliver, Bailli de Mervilla).

A Merville en ce temps là…

En ces temps moyenâgeux, Merville s’appelait encore Merravilla. Quatre siècles déjà que la Duchesse Mathilde avait acheté, avec l’accord de son mari Guillaume dit le Conquérant, le Domaine d’Escanneville pour en faire don, par la suite, aux moines de l’opulente abbaye de Troarn.

Depuis lors, laboureurs, pêcheurs et ceux qui récoltaient le sel vivaient paisiblement même si une part importante de leur travail revenait de droit aux moines et abbesses des abbayes voisines.

Bien sûr en l’an de grâce 1467, quelques soudards, des soldats sous la conduite de François II, Duc de Bretagne avaient envahi le village, brûlé le château et pendu le seigneur. Mais pour tout dire, bien peu s’en étaient émus, soulagés qu’ils étaient de voir disparaître un maître violent, qui galopait sans vergogne sur leur terres fraîchement labourées, les privait du petit gibier qui trop rarement agrémentait leur ordinaire, et parfois même, au sortir d’une beuverie, troussait en dépit de leurs supplications les innocentes jeunes filles du village.

A Merravilla donc la vie s’écoulait tranquillement jusqu’à ce qu’un événement inexplicable n’ait mis le village en émoi. En une nuit, à quelques jours du paiement de leur redevance aux deux abbayes de Troarn et de Caen, la grange qui contenait le sel et les poissons séchés avait été vidée de son contenu pourtant conséquent. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, l’équivalent de 18 charrettes de sel à remettre au titre de l’impôt au Prieur de l’abbaye de Troarn avant la marée d’équinoxe et 42 fûts de poissons séchés et salés destinés aux abbesses de l’Abbaye de Caen avaient purement et simplement disparu. On ne parlait plus que de cela à Merravilla. D’abord parce que chacun savait en cas de non paiement de la gabelle et de la dîme du tonlieu, que les moines et abbesses ne feraient pas de cadeau et que les représailles seraient terribles pour ce petit peuple laborieux. Ensuite parce que la marée d’équinoxe était proche et qu’il n’était plus possible, même en travaillant jour et nuit, d’être en mesure d’accumuler à nouveau ce qui était dû. Enfin parce que le caractère mystérieux de cette disparition alimentait les plus folles rumeurs.

Les soupçons s’étaient tout d’abord portés sur les habitants de la paroisse voisine de Sallenilla. Eux aussi avait besoin de moult mesures de sel pour payer leur impôt et peut être avaient ils été tentés de se le procurer aisément. Cela n’aurait rien eu d’étonnant, leur bailli ayant été durablement fâché avec celui de Merravilla. Mais depuis plusieurs lunes les choses s’étaient arrangées et les deux baillis échangeaient moult causeries sur l’avenir de leur fief, allant même jusqu’à envisager de les réunir au sein d’un comté qui s’appellerait Cabalorum. Il avait donc fallu renoncer à cette piste et ce d’autant plus qu’il n’y avait aucune trace d’effraction, point de marques de pas dans le sol pourtant meuble en cette période de l’année, et qu’il aurait bien fallu une paire d’hommes de forte constitution pendant huit jours pour charger sur des charrettes tout ce que la grange recelait. Plus fort encore, André Massoné, l’homme d’armes qui dormait dans la chambrine toute proche n’avait rien entendu et c’est lui, qui, au petit matin de ses yeux éberlués avait constaté la disparition. « C’est de la pure sorcellerie » répétait il depuis lors à qui voulait l’entendre.

Et les habitants de Merravilla n’étaient pas loin de le croire. Certains avaient même fait jusqu’à deux jours de marche pour consulter la vieille sorcière d’Auberville et pour lui demander d’inverser le sort. Rien n’y faisait. La grange restait désespérément vide et l’équinoxe s’approchait tellement prestement que l’on n’osait plus compter les jours. L’automne allait être rude, terrible même. Une épidémie de peste comme celle qui avait décimé le village en 1348 n’aurait pas davantage été redoutée. Thiercellin le Clerc qui louait à la journée des chariottes à bras se désespérait : sans la gabelle et la dîme à transporter à Troarn et à Caen, il n’aurait bientôt plus de quoi nourrir sa famille. Même le bailli, Sir Oliver, était perturbé. Lui habituellement si bien portant avait renoncé à faire ripaille et ne se nourrissait plus que d’un maigre brouet. Il avait bien perdu 5 livres depuis le début de cette affaire et son épousée se désolait de le voir dépérir. Dans toutes les maisonnées, chacun courbait la tête, s’attendant au pire.

C’est de dame Béatrice, un matin, qu’une lueur d’espoir était apparue. Elle se souvenait maintenant que le fameux soir où la grange avait été vidée de son contenu, alors qu’elle revenait d’avoir porté quelque secours et réconfort à une veuve de pêcheur, elle avait cru voir sur la grève, dans la brume, un animal immense sortant de l’onde et crachant le feu. Persuadée que cette vision était due aux deux verres de goutte qu’elle avait entonnés pour résister au froid humide, elle n’en avait alors parlé à personne. Et maintenant d’un coup elle se remémorait des détails comme la chaleur du souffle de l’animal qui lui avait roussi les cheveux. S’en rendant compte le matin à la toilette, elle avait mis cela sur le compte d’une trop grand proximité avec sa bougie la veille au soir alors qu’elle reprisait la tunique de l’homme qui l’avait choisie en justes épousailles.

D’un seul coup, comme les ténèbres se déchirent pour laisser place à l’aube, l’incroyable réalité se faisait jour : un Dragon marin issu de très anciennes légendes était revenu et c’était lui et lui seul qui avait fait disparaître ce que les villageois avaient amassé en une année de labeur. Nul ne se demanda pourquoi car on le tenait alors pour maléfique. Déjà par le passé, à moult reprises, il s’était fait apercevoir, accompagnant à chaque fois deuil et désolation. Mais cela faisait bien seize printemps qu’on ne l’avait pas vu émergeant des salines de la pointe de Merravilla ou plongeant dans l’eau boueuse du Flet de Graye dont l’opacité le protégeait des regards et des flèches que plus d’un voulaient lui décocher.

Ainsi donc il était revenu et il fallait cette fois le retrouver et le capturer prestement si l’on voulait payer l’impôt en l’heure dite. Chacun y allait de sa théorie quant aux méthodes pour capturer le Dragon et, quelques chopines de cidre aidant, deux camps se formèrent dans la population. Les artisans et laboureurs pensaient être les mieux à même de conjurer le sort. Plusieurs fois déjà ils avaient failli atteindre le Dragon d’une de leurs redoutables flèches à la pointe de métal forgée à grands coups de marteau sur l’enclume. C’est d’ailleurs dans la forge rougeoyante qu’ils se réunissaient pour parler de stratégie, de la part de rêve qui existe dans la réalité, de la part de réalité qu’il y a dans le rêve, de la nécessité de ne pas seulement pourchasser le Dragon ici et maintenant mais aussi ailleurs, avant et après. Cette réflexion les amena à bâtir un immense brasier dans lequel ils pourraient plonger la bête pour s’en débarrasser définitivement, mais déjà pour dévoiler sa présence dans les ténèbres quand la nuit serait tombée.

Mais les marins et les pêcheurs affirmaient que cette tâche leur incombait : le Dragon ne venait il pas de la mer immense ? Pour le capturer selon eux, il fallait agir, se mouvoir aussi vite que lui, s’adapter, changer de stratégie en fonction des réactions du monstre.

On leur fit valoir que s’en prendre au monstre dans son propre élément était folie. Mais pour ces audacieux, peu importait que la clarté lunaire ne porte guère, ce serait les mouvements de l’onde et la traction des filets qui prolongeraient leurs sens. Pour traquer une bête il fallait penser comme elle, devenir comme elle.

Chaque groupe s’en remit aux éléments, qui à la danse perpétuelle de la Mer et du Vent pour pousser le Dragon dans leurs filets, qui à la flamme irradiante pour l’attirer et dévoiler ses points faibles.

Il ne restait plus qu’un crépuscule à venir avant l’équinoxe quand les bateaux des marins levèrent l’ancre dans le port de Merravilla. Chalands, barques, canots c’est une véritable flotte qui partit sur les flots, menée par Jean dit le Rouvre, grand chef des voies et chemins de son état, dont le fier voilier s’appelait Le Venguin.

A quelques portées de flèches de là, laboureurs et forgerons au premier rang desquels marchait Hubert Delataxe grand argentier de Merravilla, arrivaient en grand nombre, jusque depuis Falaise, ramenant avec eux tous les fagots, bûches et rondins qu’ils avaient pu collecter. Une fois savamment agencé, le brasier se révéla d’une taille si inouïe qu’on trouva opportun de lui donna un nom propre : Le Brasiard.

Et c’est ainsi qu’en cette veille d’équinoxe se retrouvait à Merravilla une foule de femmes et d’hommes, différents certes, mais tous animés d’une même volonté : retrouver avant que les cloches n’annoncent les vêpres du dimanche soir le grand Dragon d’eau et de flammes et lui faire rendre ce qu’il avait fait disparaître.

Alors et seulement alors, la vie et le temps pourraient reprendre leur cours.

Puis se leva une tempête comme on en vit rarement avant et jamais depuis.

Au large, les marins étaient ballottés comme fétus de pailles sur la mer en furie. Rares furent les embarcations qui ne virent pas leurs mats brisés et leurs voiles déchirées… on batailla toute la nuit pour ne pas chavirer.

Sur terre, le grand feu résistait au vent et à la pluie mais menaçait de s’étendre et de consumer tout le village. Partout des éclairs zébraient le ciel et martelaient la côte.

Puis vint soudain un grand calme, étrange, magique. Hommes, femmes et enfants, tous s’endormirent en quelques instants. Les marins, ivre de fatigue, s’effondrèrent dans leurs embarcations. Les autres se laissèrent bercer un peu plus longtemps par les chatoiements hypnotiques du grand feu avant de sombrer.

Ce qui suivit n’a été rapporté que par une seule personne. C’était une jouvencelle, née l’année de la précédente apparition du Dragon. Elle s’était endormi au sommet des dunes pour surveiller en même temps la terre et la mer et, réveillée par le silence soudain, constata que les bateaux étaient revenus à terre, doucement drossés par les vagues.

Une étrange voix se fit entendre.

Elle émanait de tous les dormeurs, comme si un esprit parlait par leur bouche. Et la jouvencelle sut que c’était la voix du Grand Dragon. Ce fut tout d’abord un murmure, doux et multiple comme le frémissement des vagues apaisées et le bruissement du brasier vacillant. Puis, le murmure se souleva en un grondement diffus et inquiétant, sa kyrielle de voix s’entrelaça en un timbre versatile et pourtant uniforme, le chant devint parole et la rumeur, mystérieuse et menaçante, devint mots.

Tandis que la jeune fille s’efforçait de saisir le sens des mots psalmodiés par le village assoupi, il lui semblait qu’un œil gigantesque se posait sur elle, un œil puissant comme un maelström et qui portait en lui tout le savoir du monde. Et c’est seulement alors qu’il lui fut permit de comprendre le discours sibyllin que les ombres de la nuit lui faisaient parvenir.

« …Je suis le Tisseur de mondes, la Mélodie des cordes innombrables. Je suis l’Ouroboros noctambule, le Méandre des astres, l’Onyx-blanc de l’angoisse. Enfant de Merravilla, toi qui te tiens entre l’eau et le feu, souviens toi toujours de cette nuit de ton existence marquée par l’ombre des possibles. Car Je suis l’essence dont les rêves sont faits. Depuis des temps irréels, depuis que les éons fleurissent et que l’imaginaire s’épanouit, Je suis Celui qui visite les songes des mortels, et qui s’abreuve à la source intarissable des rêveries humaines, où moires et muses se confondent ; Je suis le tisserand de chimères secrètes qui prennent forme aux yeux de ceux qui les ont fuies ou caressées, au gré de leur intensité et de leur afflux. Ainsi, la disparition du sel et des poissons, n’a jamais eu pour autre source que la crainte cristallisée de ceux qui voulaient avant tout les conserver.

Pourtant en cette nuit illustre, ceux-là même qui ont été dépossédés par le pouvoir de leur rêve fatidique, ceux là ont été capables de franchir le miroir de leur propre effroi, et, plutôt que d’occire le monstre, ils ont souhaité le capturer.

Me capturer Moi, qui suis aussi parfois l’incarnation bienheureuse de désirs utopiques, et c’est parce qu’il est trop rare de voir les mortels tenter d’apprivoiser leur crainte, que Je me livre à vous en cette nuit des possibles, croisée des chemins et des brumes incertaines du temps. Aussi… Pour le feu allumé pour me voir, je vous donne deux fois le sel disparu. Pour les filets lancés pour m’étreindre, je vous donne deux fois les poissons qui vous manquent. Et je scelle qu’en cette nuit les hommes se sont divisés pour Moi.

Qu’il en soit donc de même dans les myriades de mondes que je polis dans mes anneaux ! Je ne me montrerai plus à vous avant que soit venu le temps où Je reviendrai avec les Enfants que j’aurai conçu par toi, Merravilla.

Et toi jeune fille qui te tiens entre l’eau et le feu, à toi je confie cet objet qui accompagnera mon retour. Conserve-le jalousement car Je suis le Forgeur de brumes, le Principe ondoyant dont les soupirs sont faits ... »

Alors, la pupille de l’œil immense s’étrécit en un trait aveuglant qui vint frapper la plage. Puis, tout retourna aux ténèbres et au silence. A l’endroit même où l’éclair avait fait fondre le sable, la jouvencelle trouva un étrange instrument finement ouvragé. Elle le cacha prestement et personne d’autre ne le vit depuis lors.

Aux premières lueurs du jour, artisans et laboureurs, marins et pêcheurs, tous un à un s’éveillèrent, et tous ils se rendirent à la grange avec un espoir mêlé de crainte. Pourtant lorsqu’ils y pénétrèrent, ils purent constater avec force exultations, que le Dragon avait tenu sa promesse et que sel et poissons s’étaient dédoublés en regagnant leur demeure. Les jours qui suivirent cet heureux dénouement furent célébrés dans l’allégresse de quelques festins exceptionnels et puis, la vie reprit paisiblement son cours à Merravilla, et tandis que les années s’écoulaient avec leurs lots de joies et d’afflictions, l’incident du Dragon revêtit peu à peu l’allure d’une fable.

Cependant l’ombre de la bête féerique rôdait encore alors dans l’esprit de ceux qui avaient été témoins de ses puissants sortilèges et tous se demandaient secrètement sous quels auspices le Dragon s’emparerait-il à nouveau de leurs rêves, si son retour serait le prélude à la venue de monstres ou de merveilles et si les habitants de Merravilla sauraient une fois de plus apprivoiser la sagesse du redoutable faiseur de chimères.

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