(Conférence le samedi à 15h45)
Cette année nous avons l’immense honneur de recevoir Sebastian Peake, fils du talentueux Mervyn Peake, qui nous présentera l’oeuvre de son père.
Mervyn Peake était un artiste dans son acceptation la plus entière et la plus pure : écrivain de génie, illustrateur remarquable et poète fabuleux, il est adulé en Angleterre au même titre que Tolkien, mais n’a pas encore reçu en France l’accueil qui lui est dû.
Mervyn Peake a écrit un roman-fleuve de Fantasy, intitulé Gormenghast, qui devrait être lu par tout fan de Fantasy qui considère celle-ci comme un genre littéraire à part entière... Car s’il y a bien un roman qui lui donne ses lettres de noblesse, c’est à n’en point douter la trilogie Gormenghast. Pour référence, cette trilogie a été publiée en français sous les titres Titus d’enfer, Gormenghast et Titus errant, publiés chez Phebus avec une traduction remarquable de Patrick Reumaux et préfacés par André Dhôtel.
Il faut dire que la Fantasy de Mervyn Peake s’éloigne diamétralement des sentiers du genre : basée sur une prose poétique tour à tour absurde ou dramatique, l’action se situe dans la relation que ses personnages entretiennent les uns avec les autres et avec leur environnement : ici un château aux proportions gigantesques, inspiré des cités impériales chinoises, qui écrase les protagonistes du poids séculaire de ses rituels empierrés.
Ni elfes, ni nains, ni chevaliers, ni sorciers diaboliques, ni demoiselles en détresse et c’est tant mieux car la Fantasy a besoin de ce souffle de renouveau dont Gormenghast constituera toujours la pierre philosophale, tant la richesse de son univers fait miroiter les tréfonds de l’âme humaine à travers les corridors infinis qui lézardent cette citadelle titanesque.
Car, telle la prison infinie de la cité interdite, le château de Gormenghast est sans nul doute le personnage clé de ce huit-clos fantasmagorique dans lequel évolue, entre autres personnages, un arriviste effroyablement machiavélique qui n’a rien à envier aux (anti-)héros de Balzac ou de Dickens.

D’ailleurs, Michael Moorcock, autre pilier de la Fantasy, ne s’y est pas trompé en écrivant cette longue dithyrambe sur l’oeuvre de Mervyn Peake, qui achèvera _nous l’espèrons_ de vous convaincre de lire Mervyn Peake. (Attention, c’est en anglais). M.Moorcock a par ailleurs activement participé à la publication de quelques nouvelles de Mervyn Peake. Et les enfants de Mervyn Peake continuent de trouver des merveilles littéraires ou poétiques encore non-publiées dans quelques malles perdues de la demeure familiale, comme Sebastian Peake le relate parfois sur les pages de son blog ou sur le site officiel de Mervyn Peake.
Finalement, pour que le tour d’horizon soit complet, nous exposerons également des illustrations et des tableaux de Mervyn Peake que vous pourrez admirer dans la salle d’exposition. Car, non content d’avoir illustré de nombreux romans ou poètes fantastiques comme Alice au Pays des Merveilles de Carroll, Le dit du Vieux Marin de Coleridge ou encore l’Île au Trésor de Stevenson, il fut aussi et tout d’abord un peintre de génie.

De prime abord il peut paraître incongru deux comparer deux auteurs aussi éloignés par le temps et le genre littéraire. D’aucuns qualifient la fantasy comme sous-genre littéraire sorti ex-nihilo de l’imagination débridée d’écrivains en manque de contes. C’est pourtant mal connaître et le romantisme, et la fantasy, que d’y jeter un regard aussi sommaire. Surtout lorsque l’on s’attache à l’œuvre de ces deux pionniers du genre qu’ils ont initié un Grande-Bretagne.
Pour présenter sommairement le rapport que ces deux auteurs entretiennent à l’imaginaire, il convient de replacer les deux genres : romantisme d’une part, et fantasy d’autre part, dans leur contexte. Il convient de rappeler, par exemple, que le romantisme français ne s’est pas développé de la même façon en France, en Allemagne, et en Angleterre, il convient donc de revenir aux sources du romantisme, en Allemagne à Iéna. Car en Allemagne, tout comme en Angleterre quelques décennies après, le romantisme est né de la volonté de rompre avec le classicisme triomphant de la fin du XVIIIème siècle, de rompre avec ses lois imposant un style figé, et surtout avec son dogme de la science et de la raison souveraine. Le romantisme chez Schiller, chez Goethe et plus tard chez Coleridge et plus partiellement chez Wordsworth s’enracine profondément dans le puit insondable de l’imaginaire : sentiments exacerbés, merveilleux, forces occultes, indécision et contes populaires. Le romantisme, par ces thèmes qu’il invoque, fut aussi l’occasion de redécouvrir l’héritage fantastique du médiéval, ces croyances populaires et ces mythes, qui furent remis au goût du jour (et à ce titre, comment ne pas penser en France, à G. Sand ?). Ainsi, tout comme l’imaginaire médiéval fut la clef de voûte du romantisme naissant, il fut et il demeure un élément essentiel de la Fantasy telle que nous la connaissons aujourd’hui et telle qu’elle est née de la plume de Tolkien, de Lord Dunsay ou même chez Eddings, et dans une moindre mesure chez Peake. Car cette soif d’imaginaire, de contes et de légendes d’un autre temps repose essentiellement sur la même volonté que celle qui a fait naître le romantisme : c’est la volonté d’une rupture littéraire avec la science, la raison, le réalisme.
Plus que n’importe quel genre littéraire, plus encore que les contes médiévaux dont ils se réclament, il existe entre le romantisme et la fantasy, un lien de filiation très fort qu’il ne faut pas oublier.
Et à ce titre, il est d’autant plus intéressant de comparer Tolkien et Coleridge, qu’ils ont tous les deux développé une théorie de l’imaginaire et du conte qui, si elles prennent des directions parfois opposées, n’en demeurent pas moins sœurs sous bien des aspects.
Michaël Devaux est agrégé de philosophie, membre de « Modernités Médiévales » et président de la « Compagnie de la Comté », groupe de réflexion sur Tolkien en langue française responsable de la revue « La Feuille de la Compagnie » regroupant un ensemble d’articles et de traductions sur Tolkien.
J. R. R. Tolkien assurément n’a plus besoin d’être présenté lors d’un festival de fantasy, et nombre de ses familiers sauront déjà plus ou moins la place cruciale accordée au langage dans son œuvre, qu’il décrivait lui-même comme étant « d’inspiration fondamentalement linguistique ». Il est toutefois malaisé d’en bien embrasser l’ampleur, car le sous-texte philologique n’est pas immédiatement perceptible dans ses écrits les plus accessibles, et ses inspirations majeures, quoique bien établies (et même minutieusement disséquées), sont peu diffusées et méconnues par la majorité de ses lecteurs.
On sait que la profession de Tolkien était la philologie, dont l’objet est l’étude, l’élucidation et le commentaire des textes anciens, et qui touche par là tant à l’histoire (particulièrement l’historie culturelle) qu’à la paléographie, l’édition critique et à la linguistique historique. Tolkien fut formé à l’apogée de la discipline, dans la tradition néogrammairienne de la fin du XIXe siècle, et en porte profondément l’empreinte dans son approche du langage et des textes, où l’accent est mis sur le son, le mot et l’histoire, plus que sur l’esprit de système et la vision globale. Ses œuvres en sont aussi profondément que visiblement imprégnées, et il est difficile dans certaines d’entre elles de faire la part de ce qui relève de l’étude universitaire et de l’art de l’écrivain. Cela s’applique particulièrement à ses poèmes narratifs (tels que La légende de Sigurd et Gudrún, récemment publiée), moins connus que son œuvre imaginaire, dans lesquels il reprend des formes et des thèmes poétiques anciens en les adaptant à l’anglais moderne.
Mais il est également le continuateur d’une approche antérieure préscientifique, plus synthétique et imaginative, mêlant à la philologie proprement dite le goût de l’ancien, la reconstruction des origines, la mythographie et le folklore - ainsi qu’une bonne dose d’affirmation nationale - et qui remonte à certaines formes de romantisme qui se sont d’abord illustrées en Allemagne (les frères Grimm sont les représentants les plus connus de cette école) puis dans les romantismes nationaux qui ont essaimé en Europe centrale et septentrionale. C’est ce courant d’idées qui devait susciter chez Tolkien l’idée d’une « mythologie pour l’Angleterre » - bien qu’il importe là de préciser que ce projet devait subir d’importantes inflexions au fur et à mesure de son mûrissement.
La composition de langues imaginaires occupe une place centrale dans ce travail créateur, mais leur étude reste difficile d’accès de par l’extrême complexité du matériel. Tolkien a créé une bonne dizaine de langues, elfiques et autres, au cours de sa carrière, bien que deux branches seulement aient été élaborées dans le détail. Non seulement, en bon néogrammairien, envisagea-t-il toujours leur développement de façon fondamentalement historique, en les dotant d’une histoire et d’une évolution mais il ne cessa de les modifier sur une période de soixante ans, en leur faisant subir d’incessantes révisions, sans jamais les achever ni même chercher à le faire. On s’explique donc facilement que la critique universitaire n’ait encore guère ou mal abordé le sujet. Pour autant, elles constituent un des fondements de la Terre du Milieu, assez pour que Tolkien ait pu un jour affirmer mi-sérieusement qu’il « aurait préféré écrire en elfique ». Ses langues, par leur sonorité, leur histoire, l’onomastique qu’elles permettent de bâtir, contribuent de façon déterminante à tisser l’ambiance générale de ses récits, et servent plus d’une fois de point de départ à la narration ; et dans certains de ses écrits tardifs, Tolkien en fait le support de ses réflexion philosophiques, tant sur le sens et la logique de sa création qu’à l’applicabilité qu’on peut lui trouver en ce monde nôtre.
Bertrand Bellet, 6 septembre 2010
Bertrand Bellet est linguiste émérite, il a traduit et fait publier une vingtaine de poèmes de Coleridge et il a traduit le lai d’Aotroun et d’Itroun de Tolkien à paraître dans la prochaine Feuille de la Compagnie.